TTArtisan a officialisé le 13 octobre son AF 24mm f/3.8, un pancake plein format autofocus annoncé à 99 $. Les chiffres donnent le vertige dans les deux sens : 57 grammes, 16 millimètres d'épaisseur — le constructeur le revendique comme le pancake plein format le plus léger du marché. Mais la fiche technique se lit surtout par ce qui manque : pas de diaphragme, pas de bague de mise au point, pas de filetage pour filtre. À mon avis, c'est l'objectif le plus radical de l'année, et il mérite qu'on s'y arrête — ne serait-ce que pour comprendre ce qu'on accepte vraiment quand on paie 99 $.

Un objectif sans diaphragme : il fallait oser

Commençons par le choix le plus clivant. Ce 24mm ouvre à f/3.8, et il ouvre toujours à f/3.8 : il n'y a aucune lamelle à l'intérieur, juste un trou circulaire usiné. Impossible de fermer à f/8 pour gagner en profondeur de champ ou en homogénéité, impossible d'ouvrir davantage — il n'y a rien à ouvrir. Sur le papier, c'est une hérésie. En pratique, c'est plus subtil que ça.

Sur un 24mm, à f/3.8, la profondeur de champ est déjà généreuse dès qu'on s'éloigne un peu du sujet. En reportage de rue ou en photo documentaire, beaucoup travaillent de toute façon entre f/4 et f/5.6 en continu. TTArtisan a fait le pari que sa cible ne touche jamais à l'ouverture — et pour un objectif de dépannage ou de balade, le pari se défend. Le bonus inattendu : un trou parfaitement circulaire, sans lamelles, produit un bokeh rond sans les polygones disgracieux des diaphragmes à 5 ou 7 lamelles d'entrée de gamme. C'est maigre comme consolation, mais c'est réel.

Là où ça coince pour un usage professionnel, c'est le contrôle. En photo d'architecture ou de produit, fermer le diaphragme n'est pas une option, c'est le métier. Ici, votre seul levier d'exposition reste le couple vitesse/ISO. En plein soleil à 100 ISO, f/3.8 impose des vitesses très élevées — la plupart des boîtiers récents suivront avec leur obturateur électronique, mais c'est une contrainte qu'il faut avoir en tête.

Le reste de la fiche technique : minimalisme assumé

La formule optique aligne 6 éléments en 6 groupes, avec un champ de 84 degrés. L'autofocus est confié à un moteur VCM compatible avec la détection des yeux et des visages, et la distance minimale de mise au point s'établit à 30 cm — correct sans plus pour un 24mm, et d'après les premiers retours, c'est justement à courte distance que le piqué décroche le plus.

Deux détails de conception méritent le détour. D'abord, une porte coulissante protège la lentille frontale : pas de bouchon à perdre, on fait glisser le volet et on shoote. Ensuite, contrairement au Viltrox AF 28mm f/4.5 — son concurrent direct, au même prix de 99 $ — le bloc optique ne se déploie pas vers l'avant à l'allumage. L'objectif reste rigide, fixe, fermé. Pour un caillou qu'on veut laisser monté en permanence sur un second boîtier au fond d'un sac, c'est exactement ce qu'il faut. Un port USB-C sous la baïonnette gère les mises à jour de firmware, ce qui devient heureusement la norme chez les fabricants chinois.

Les absents, maintenant : aucune bague de mise au point manuelle (la retouche de point passe par le boîtier, autant dire qu'on ne retouche pas), aucun filetage pour filtre — exit le polarisant et le ND, de toute façon peu utiles sans diaphragme réglable. La monture Sony E ouvre le bal, une version Nikon Z est officiellement prévue dans la foulée.

Face au Viltrox 28mm f/4.5 : le match des 99 $

TTArtisan n'invente pas la catégorie : Viltrox occupait seul le créneau du pancake plein format AF à 99 $ avec son 28mm f/4.5. Le comparatif est vite plié sur le papier. Le TTArtisan est aussi fin (les mesures le donnent à une fraction de millimètre près), mais il cadre plus large — 24 contre 28 mm — et ouvre d'un bon demi-diaphragme de plus. Pour quiconque hésitait entre les deux, je ne vois pas ce qui sauve le Viltrox, hormis sa disponibilité déjà établie et son bloc optique qui, lui, existe aussi en promotion régulière sous les 99 $.

Les premiers tests croisés — notamment celui de Dustin Abbott, toujours rigoureux — créditent le TTArtisan d'un autofocus solide et d'une performance optique au-dessus de son prix, avec la réserve attendue sur les courtes distances. Pour 99 $, personne n'achète un piqué de G Master ; on achète un encombrement nul avec un rendu exploitable. Sur ce contrat-là, il semble tenir parole.

À quoi ça sert, concrètement, pour un pro ?

Soyons clairs : ce n'est pas un objectif de production. En reportage corporate, en photo produit ou en immobilier, l'absence de contrôle d'ouverture est rédhibitoire — on ne livre pas un client avec un objectif qui impose son f/3.8. Mais je vois trois usages où ce caillou fait mouche.

Le premier, c'est le repérage. En immobilier et en architecture, visiter un lieu avant la prise de vue avec un boîtier qui tient dans une poche de veste, c'est précieux. Un 24mm cadre assez large pour documenter des volumes, vérifier les axes, anticiper les contraintes de lumière — et 57 grammes ne pèsent rien dans la journée. Le deuxième, c'est le boîtier de secours permanent : un vieux A7 III avec ce pancake vissé dessus au fond du sac, ça coûte 99 $ de plus et ça transforme un boîtier dormant en appareil toujours prêt. Le troisième, c'est la photo personnelle — celle qu'on ne facture pas, celle qui entretient l'œil. Un plein format qui se fait oublier, c'est la meilleure incitation à shooter qui existe.

D'après les retours pros sur les pancakes de cette génération, c'est d'ailleurs comme ça qu'ils vivent : pas en remplacement d'une optique sérieuse, mais en complément qui finit par sortir plus souvent que prévu.

Et si on veut un vrai 24mm compact ?

La question mérite d'être posée, parce que l'écart de prix raconte tout le marché. Chez Sony, le 24mm compact « sérieux », c'est le FE 24mm f/2.8 G : 162 g, un vrai diaphragme circulaire à 7 lamelles, deux moteurs linéaires, une construction aluminium résistante à la poussière et à l'humidité, une bague de mise au point et une bague d'ouverture. Il fait tout ce que le TTArtisan ne fait pas, pour environ cinq fois son prix.

Sony FE 24mm f/2.8 G
Sony

Sony FE 24mm f/2.8 G

Grand-angle compact plein format : 162 g, double moteur linéaire, diaphragme circulaire 7 lamelles, construction aluminium tropicalisée.

Pour un usage professionnel régulier au 24mm — reportage en entreprise, intérieurs, contextes serrés — c'est lui qu'il faut regarder, pas le pancake. Le f/2.8 constant, la tropicalisation et le contrôle complet de l'ouverture justifient l'écart dès que les images sont destinées à un client. Le TTArtisan ne joue pas dans cette cour, et il ne prétend pas y jouer : c'est toute l'honnêteté de sa proposition.

Mon verdict : un vrai objet photographique, pas un gadget

À 99 $, le droit à l'erreur est quasi nul, et c'est ce qui rend ce TTArtisan intéressant. Le Viltrox 28mm f/4.5 avait ouvert la voie en prouvant qu'un « bouchon d'objectif autofocus » pouvait être optiquement décent ; TTArtisan reprend la formule et l'améliore sur les deux critères qui comptent — plus large, plus lumineux — sans toucher au prix. La porte coulissante et le fût fixe montrent même une vraie réflexion d'usage, ce qui n'était pas gagné à ce tarif.

Reste la question de fond : un objectif sans diaphragme est-il encore un objectif ? Ma réponse est oui, à condition de le prendre pour ce qu'il est — un 24mm f/3.8 permanent, point. Celui qui l'achète en connaissance de cause ne sera pas déçu ; celui qui espère un couteau suisse à 99 $ le revendra dans le mois. Sur le papier, pour les repérages, le second boîtier et la photo de tous les jours, ça coche les cases. Et dans un marché où le moindre grand-angle pro frôle les 1 000 €, voir un fabricant assumer le dépouillement total plutôt que le compromis mou, ça fait du bien.

La version Sony E est en précommande ; la monture Nikon Z suivra. Si TTArtisan tient la cadence de production — c'est parfois son talon d'Achille — ce petit caillou pourrait devenir l'achat impulsif le plus rationnel de la fin d'année.